En 2025, les startups nord-américaines ont levé 280 milliards de dollars, en hausse de 46 %, dont environ 168 milliards dans l’intelligence artificielle. Les startups européennes en ont levé 58 milliards, en hausse de 9 % (Crunchbase, janvier 2026). La même année, Bruxelles a infligé 3,77 milliards d’euros d’amendes aux géants de la tech. L’image d’une Europe qui régule pendant que les États-Unis innovent n’a jamais semblé aussi juste. Mais pour un groupe média, quel écosystème est réellement le plus favorable ?
Un écart de capital qui se creuse
Le premier critère pour bâtir un groupe média, c’est l’accès au capital. Sur ce terrain, l’écart transatlantique est massif. Selon Crunchbase, la croissance du financement nord-américain en 2025 a été cinq fois plus rapide que celle de l’Europe, et l’IA représente environ 60 % des montants levés outre-Atlantique. En Europe, l’IA est devenue pour la première fois le premier secteur, avec environ 17,5 milliards de dollars.
À l’intérieur de l’Europe, le capital reste lui-même concentré. Le Royaume-Uni, hors Union européenne, a capté environ 17 milliards de dollars, soit près de 29 % du total européen, devant la France (8,5 milliards) et l’Allemagne (8,4 milliards). Pour un entrepreneur des médias, la géographie du financement compte donc autant que celle de l’audience.
La tendance s’est accélérée en 2026. Crunchbase a mesuré un record de 510 milliards de dollars investis dans les startups au premier semestre 2026 dans le monde, plus que sur toute l’année 2025 (440 milliards). OpenAI et Anthropic ont capté à elles seules 217 milliards, soit 43 % du total. Au premier trimestre, 83 % du capital mondial est allé à des entreprises américaines.
L’Europe, laboratoire réglementaire du numérique
En parallèle, l’Union européenne a multiplié les textes encadrant le numérique. Les textes qui concernent directement les médias sont nombreux.
Texte | Ce qu’il change pour les médias | Calendrier |
|---|---|---|
AI Act | Obligations des modèles d’IA à usage général, transparence et marquage des contenus générés | Modèles généraux depuis le 2 août 2025 ; transparence au 2 août 2026 ; haut risque reporté au 2 décembre 2027 |
European Media Freedom Act | Transparence de la propriété des médias, protection contre le retrait arbitraire de contenus par les plateformes, protection des sources | Applicable depuis le 8 août 2025 |
Digital Markets Act | Obligations des grandes plateformes, dont Google, sur l’autopréférence | Amendes de 500 M€ (Apple) et 200 M€ (Meta) en avril 2025 |
Droit de la concurrence | Sanction des pratiques de Google dans la technologie publicitaire | Amende de 2,95 Md€ en septembre 2025 |
L’Europe a d’ailleurs commencé à ajuster le tir. Le « Digital Omnibus » sur l’IA, adopté par le Parlement européen le 16 juin 2026 et approuvé par le Conseil le 29 juin, repousse de seize mois les obligations applicables aux systèmes d’IA à haut risque (au 2 décembre 2027), tout en maintenant au 2 août 2026 les obligations de transparence, comme l’information des utilisateurs de chatbots et l’étiquetage des deepfakes.
Les États-Unis, innovation rapide et insécurité juridique
Outre-Atlantique, la logique est inverse. Le 11 décembre 2025, Donald Trump a signé un décret intitulé « Ensuring a National Policy Framework for Artificial Intelligence », qui crée au sein du ministère de la Justice une cellule chargée de contester en justice les lois des États fédérés sur l’IA, et conditionne 42 milliards de dollars de financements fédéraux pour le haut débit à l’abandon de réglementations jugées excessives (Paul Hastings, décembre 2025).
Pour les médias, ce cadre léger a un revers : la question des droits d’auteur se tranche au tribunal, au cas par cas. Dans le dossier opposant des auteurs à Anthropic, le juge William Alsup a estimé que l’entraînement d’un modèle sur des livres relevait de l’usage équitable (fair use), tout en jugeant illicite la constitution d’une bibliothèque de copies piratées. L’affaire s’est soldée par un accord de 1,5 milliard de dollars, soit environ 3 000 dollars par œuvre pour plus de 480 000 œuvres (Engadget, juillet 2026). Aux États-Unis, la valeur des contenus face à l’IA dépend donc largement des procès.
Le voyage, cas pratique de la divergence
Le tourisme en ligne montre concrètement comment les deux modèles produisent des marchés différents. Le 27 août 2026, Google a lancé aux États-Unis la réservation d’hôtels directement dans AI Mode, avec dix partenaires dont Booking.com, Expedia, Marriott et Hilton. Aucun calendrier n’a été annoncé pour l’Europe, où Google doit composer avec le DMA.
Même décalage pour la recherche générative : AI Overviews et AI Mode n’ont été activés en France que le 22 juillet 2026, environ deux ans après les États-Unis, en raison notamment des engagements de Google devant l’Autorité de la concurrence sur les droits voisins. Pour obtenir ce déploiement, Google s’est engagé à permettre aux éditeurs français de sortir d’AI Overviews sans pénalité et à rémunérer les quelque 450 médias sous contrat lorsque leurs contenus sont utilisés (Blog du Modérateur, juillet 2026).
Le résultat est paradoxal : la régulation européenne retarde l’innovation, mais elle crée aussi un rapport de force que les éditeurs américains n’ont pas obtenu. En Europe, un média dispose de leviers juridiques face aux plateformes ; aux États-Unis, il dispose d’un marché plus vaste et plus rapide.
Notre lecture, chez Nenuphar Media
La question « Europe ou États-Unis » est mal posée pour un groupe média. Les deux écosystèmes offrent des atouts complémentaires, et les prochains groupes qui réussiront sauront probablement jouer des deux.
Le capital et la technologie viennent d’abord des États-Unis. Les outils d’IA, les plateformes et une large part des financements sont américains. Un groupe média européen qui veut industrialiser sa production doit les utiliser, pas les ignorer.
La protection des contenus est plus forte en Europe. Droits voisins, DMA, European Media Freedom Act : ces textes donnent aux éditeurs européens une position de négociation réelle face aux plateformes et aux acteurs de l’IA.
La conformité devient un avantage concurrentiel. Les obligations de transparence de l’AI Act sur les contenus générés s’appliquent dès août 2026. Un média qui documente ses sources, signale clairement l’usage de l’IA et vérifie ses chiffres construit un capital de confiance que les lecteurs, les annonceurs et les assistants IA valorisent.
Le marché européen reste fragmenté, donc consolidable. Dans les médias spécialisés, comme le voyage en famille, la fragmentation linguistique protège les acteurs locaux et ouvre la voie à des groupes capables de rassembler plusieurs marchés.
Les chiffres à retenir
Financement des startups en 2025 : 280 milliards de dollars en Amérique du Nord (+46 %), 58 milliards en Europe (+9 %) (Crunchbase, janvier 2026). Amendes infligées aux géants de la tech en Europe en 2025 : 3,77 milliards d’euros (EU Perspectives, janvier 2026). AI Act : obligations de transparence au 2 août 2026, systèmes à haut risque reportés au 2 décembre 2027.
Sources
Crunchbase News, North American startup funding 2025, 8 janvier 2026.
Crunchbase News, European funding nudged higher, AI led in 2025, 21 janvier 2026.
Crunchbase News, Global startup investment hit record $510B in H1 2026, 2 juillet 2026.
EU Perspectives, Last year’s Big Tech bill in Europe, 13 janvier 2026.
Parlement européen, Media Freedom Act enters into application, juillet 2025.
Secure Privacy, EU AI Act Digital Omnibus: the new high-risk AI deadlines, 10 juillet 2026.
Paul Hastings, President Trump signs executive order challenging state AI laws, 16 décembre 2025.
Engadget, Judge approves Anthropic’s $1.5 billion settlement, 21 juillet 2026.
Blog du Modérateur, Google déploie AI Overviews et AI Mode en France, 22 juillet 2026.
PPC Land, Google AI Mode completes hotel bookings with 10 partners in US rollout, août 2026.